Sûrement inquiet pour mon cerveau mafien en constant danger de ramollissement lié à un contact prolongé avec l'Intégrale de Chantal Goya (collectors compris), les Incunables de Franklin et les 20 DVD de 15 épisodes des Barbapapa, mon grand-père déposa il y a quelques temps dans ma boîte aux lettres - oui, oui, en fait il n'a pas confiance dans le facteur ou alors c'est qu'il préfère faire celui qui "passait là par hasard" pour venir prendre un thé et évidemment un petit gâteau chez l'aînée de ses petits-enfants et accessoirement sa voisine - bref, déposa dans ma boîte une grande feuille bleue d'invitation à un cycle de conférences organisé par le service Arts, Cultures et Foi de mon diocèse dont le thème n'était autre que ... Marie NOEL ! Autrement dit, l'un de mes poétes préférés...

Petite bio pour les non-averti(e)s, futur(e)s fans je n'en doute pas, que j'empreinte à INXL6

Marie- Noël, de son vrai nom Marie Rouget, est née en 1883 à Auxerre dans une famille bourgeoise, propriétaire de maisons et de vignes. Un amour déçu, la blesse sans fin mais lui donna de s’ouvrir à l’écriture.. Atteinte de mélancolie au point de séjourner de longs mois dans un établissement spécialisé, Marie trouva dans la poésie le moyen de vivre et de s’exprimer. Ces notes intimes nous révèlent le combat d’une âme tenaillée par la culpabilité, habitée de terreurs sacrées, douloureuse de solitude. Sa foi et son expérience spirituelle, à travers l’écriture et une vie simple et cachée, s’épanouirent peu à peu vers la joie du salut, l’ouverture à l’amour. C’est dans la confiance en la miséricorde du Seigneur, qu’elle mourut en 1967.

Un regard contemplatif

C’est au cœur d’une vie très ordinaire que Marie-Noël trouve l’inspiration de ses poèmes, ses chansons, comme elle dit. Au fils des mots tricoté avec fraîcheur parfois malicieusement toujours vigoureusement, elle nous révèle son quotidien, ses états d’âme, son expérience spirituelle, ses coups de cœurs, ses joies et ses larmes. Son regard se laisse émouvoir par ces petits riens, ces petites choses de la vie auxquelles souvent nous n’accordons aucune importance. La poésie vient transfigurer le réel, l’ordinaire des jours.

Dieu

« Je n’ai plus que lui au monde… » Dieu est à la fois la source de son grand bonheur mais aussi de son angoisse. Ame souffrante, Marie-Noël cherche la lumière de la foi. Elle marche avec patience sur son chemin d’Humanité fait de dégoûts, de doutes, de faiblesses, de paresses, de petites lâchetés, de commencements et de recommencements.

Son but n’est pas d’être une « bouche préchante » mais d’ »annoncer Dieu par la sainteté » dans la pâte du quotidien, appuyée sur le mystère de Noël et l’eucharistie : « Avoir assez d’amour et jusqu’à deviner, à aimer la beauté des êtres laids, le trésor des pauvres choses, découvrir la merveille secrète du jour de pluie, de la plate campagne, du taudis, de l’infirme, de la vieille fille mal habillée. Avoir assez d’amour. »

L’écriture pour mission

C’est son confesseur, l’abbé Mugnier, qui oriente son don de poésie vers la mission : « Les croyants ont tout ce qu’il faut… Les incroyants, eux, n’ont rien. Vous irez chez eux en mission… »
Célibataire, Marie-Noël n’a rien d’une âme rêveuse. S’occupant de ses vieux parents, il lui faut aussi répondre à l’appel de ses frères et sœurs, de ses nièces et neveux, des voisins, des amis. Il y a toujours quelque chose à faire, un service à rendre : « Ma poésie avait besoin d’heures… elle n’aura rien eu que le reste des autres. »

Pour elle, son don de poésie lui vient d’ailleurs : « J’écoute et ce qui chante en moi je le rechante… » A l’exemple de nombreux saint, ce qu’elle a compris et vécu, c’est que le don reçu qui fait vivre, n’est pas que pour soi, il est aussi pour les autres. Fidèlement, Maire-Noël s’est laissée traverser par la musique des mots : « A mes amis, à mon prochain, je donne ma poésie, habillée en pauvre. ».

J'ai découvert grâce à cette formation la nuit spirituelle intense qu'elle a traversée sans pour autant désespérer de l'amour du Christ, ses crises de mélancolie allant jusqu'à "faire s'effondrer Dieu en elle" mais aussi son espérance sans cesse renouvelée, son humour incroyable, sa profondeur et sa sensibilité extraordinaires...

Petits extraits ecclectiques :

Duel des Lumières dans le jardin

(Extrait de "Notes Intimes" - Stock)

(et quand on met ce poème, ce chant comme elle les appelait en correspondance avec certains faits récents, l'état de certaines découvertes scientifiques initialement vouées au progrès et au mieux-être de l'Humanité, on ne peut s'empêcher de penser que si certains artistes sont "simplement" visionnaires, Marie, elle est tout à fait prophétique en ses intuitions spirituelles)

   Au commencement des temps         

DIEU

Ici est l'Arbre de Vie. Mange les fruits de cet arbre. Tu vivras.

LUCIFER

Ici est l'Arbre de la Science. Mange du fruit de cet arbre. Tu seras semblable à Dieu.

DIEU

Prends garde au fruit de cet arbre. Si tu le manges, prends garde : tu mourras de mort.

LUCIFER

Tu seras semblable à Dieu. Tu domineras les mondes. Tu plongeras au fond des mers. Tu t'élèveras jusqu'au ciel. Tu chemineras d'astre en astre.

DIEU

Prends garde. Tu mourras de mort.

LUCIFER

Tu seras semblable à Dieu. Tu feras travailler, comme ton esclave, le feu du ciel. Tu feras entendre ta voix d'une extrémité à l'autre de la terre.

DIEU

Prends garde. Tu mourras de mort.

LUCIFER

Tu seras Maître de la Vie, tu rendras fécondes, sans mâle, tes génisses, tes cavales, tes brebis.

DIEU

Prends garde. Tu mourras de mort.

LUCIFER

Tu seras le Maître de la Mort. Un signe de ton doigt et les villes tomberont en cendres. Une poussière dans ta main et tu détruiras la terre.

DIEU

Tu en mourras.

LUCIFER

Entre la Vie : mystère, et la Science : lumière, choisis ! Sois semblable à Dieu.

DIEU

Choisis. Prends garde.

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(Les mêmes - A la fin des temps)

LUCIFER

Ce que j'ai promis, je l'ai tenu. En toi s'accomplit ma parole. Tu fus semblable à Dieu.

DIEU

En toi s'accomplit ma parole : Tu en es mort.

Juillet 1947

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A VEPRES

(extrait de "Les Chansons et les Heures - le rosaire des joies" - NRF Gallimard)

Seigneur, il nous est bon d'être ici (Math. 17-4)

Le jour s'apaise. Allons cheminer, ô mon âme,
Exilés dans l'oubli de ce monde, tout seuls,
Sur la terrasse haute où quelque vieille femme
Cueille des fleurs aux branches calmes des tilleuls.

Vois, l'éclat du soleil se tait, le ciel s'efface
Et la plaine à mes pieds semble un étang qui dort.
Pourquoi n'ayant rien fait, mon âme, es-tu si lasse,
Toi qui ne dormiras pas même dans la mort ?

Quelle plaie avais-tu d'où la fièvre s'élance ?
L'arôme du feuillage et des calices clos
De son sommeil épars embaume le silence...
Est-ce le rossignol qui trouble ton repos ?

Dans cet enchantement câlin où s'évapore
La résolution des précises vertus,
Qu'avons-nous égaré, que cherchons-nous encore ?
Quel perfide regret nous a tant abattus ?

Une attente sans but en moi se désespère,
J'ai le mal d'un pays d'où le vent doit souffler.
Où donc est mon pays, la maison de mon père
Et le chemin secret où je veux m'en aller ?

Quelle haleine a flotté qui m'entraîne avec elle
Dans un espoir immense où me voilà perdu ?
Quel amour tout à coup m'environne, m'appelle ?...
Rien ne bouge... ô mon coeur, qu'ai-je donc entendu ?

La paix des alentours est auguste et profonde,
Vois, du bois pâle et bleu de douceur arrosé,
La caresse de Dieu qui s'étend sur le monde ;
Toi-même a clos tes yeux sous l'aile d'un baiser.

Un invisible pas entr'ouvre l'herbe sombre
Et le souffle des champs qui tremblent le soutient...
C'est mon Seigneur, les bras tout grands ouverts dans l'ombre !
Il vient et je défaille à son passage... Il vient...

Seigneur, éloignez-vous de peur que je ne meure.
Eloignez-vous !... Où fuir ?... Ah ! faites ! Prenez-moi !
Tenez-moi contre vous et laissez que je pleure
Est-ce de joie, est-ce de peine, est-ce d'effroi ?

Il m'a pris dans ses mains et j'ai posé la tête
Sur le coeur du Berger ainsi qu'un agneau las.
Et j'y suis bien, sa folle et plaintive conquête,
J'y suis bien et s'il veut je ne bougerai pas.

Demeurons. Il fait bon, Seigneur, sur la montagne.
- Sommes-nous au sommet exalté du Thabor ? -
Demeurons, la nuit monte et lentement nous gagne,
Le soir fuyant s'égare... Ah ! demeurons encor...

Les corolles des champs ont renversé leur vase,
Un baume répandu coule des liserons
Et le ciel infini se noie en notre extase...
Il fait bon, il fait doux, ô Maître, demeurons.

1935

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Ce texte-ci est un peu long mais prenez la peine de le lire jusqu'à la fin :

C'est un pur concentré de poésie, de tendresse et d'humour...

LETTRE A Raphaël Périé  (son parrain),

Domecy, 1924

Ma vieille nourrice est morte, la pauvre ! C'était son seul chemin pour aller se reposer d'une vie qui s'était acharnée à lui faire du mal. J'ai l'idée qu'être mangé de vers ne doit guère effrayer les pauvres gens qui ont été toute leur vie rongés des hommes.

Celle-là, c'était une si douce femme ! Le curé l'appelait : "la femme qui est allée en enfer". Si son père et sa mère Rappeneau l'avaient attachée par les pieds et les mains à la queue de la vache qui l'a tuée, ils n'auraient pas fait pis que le jour où, de force, ils l'ont mariée. Le mariage l'a traînée sur les cailloux beaucoup plus longtemps que la vache.

Elle avait eu la vocation religieuse. Elle était restée douce et patiente, en paix avec son mauvais destin. Elle gâtait tant qu'elle pouvait son grand têtu de mari (pas tellement méchant, beaucoup bête). Elle mangeait la croûte du pain pour lui laisser la mie. Elle a dorloté pendant des années sa fille, ma soeur de lait, une hideuse folle.

Mais sa maison était si sale que personne n'aurait osé manger dedans qu'une noix ou un oeuf à la coque. Devenue vieille, je refusais ce qu'elle m'offrait, mais, petite, je faisais avec elle la soupe dans l'âtre. On trouvait dedans, parfois, un grillon cuit.

Quand je me représente une maternité de refuge, calme, tiède, secourable, c'est elle que je revois avec sa bonne figure qui louchait. Je n'ai passé chez elle que, parfois, le temps de mes vacances enfantines. Mais je me souviens du chaud de son tablier autour de mon cou quand j'avais froid, de sa grosse main rassurante dans la mienne quand les sentiers sous les bois, le soir, commençaient à me faire peur...et de ses histoires et de ses sornettes et de "l'escargot qui chante sa mort". Comment se fait-il que ces impressions me soient toujours restées, tandis que je n'en trouve aucune semblable dans mes souvenirs de chez nous où pourtant j'ai été soignée Dieu sait comme ! et veillée de si près ? Je ne sais pas. A Auxerre, j'ai vu des jours gais, mais ma vieille nourrice, c'était le coin de chaleur tranquille de mes rêves. Peut-être qu'elle aussi savait rêver.

Une fois, presque à la fin de la journée, elle m'a conduite trés loin, au bout du monde, dans un champ mystérieux où nous avons coupé avec la faucille de grandes fougères. Je n'ai jamais retrouvé ce champ. Il n'avait pas d'entrée. Mais un bonheur était dedans sur le bord du soleil qui allait partir. Comment étions-nous venues là toutes les deux sans route ni sentier ?

On l'a enterrée hier. A son enterrement, une calme et plaintive cérémonie de campagne, baignée de la paix matinale des champs, toute la parenté d'alentour était venue, les cousins de Précy, de Villiers, de Chalvron, de Soeuvres...J'ai reconnu les gens, ils m'ont reconnue. Vous ne savez pas, vous, qui vagabondez de campagne en campagne, comme ce peut être doux d'être pour trois ou quatre villages rudes, "Mam'zelle Marie".

A l'auberge, "Mam'zelle Marie" de même mais pas plus fière pour ça. L'hôtesse, la nourrice d'ici, a un nourrisson absorbant. Ce n'est pas moi. Quand il perce ses dents, on peut s'attendre à tout. On trouve la mère et l'enfant affaissés l'un sur l'autre. L'un crie, et l'autre sanglote. En vain les mâles de la maison s'efforcent-ils de ramener les faits à leur juste mesure. Quand à moi ce jour-là, mange qui peut !

Et ce n'est pas le pis ! Bébé-Robert est affligé d'une inflammation à l'endroit précieux de son individu pour lequel ses couches-culottes furent inventées. Quand il remplit ses gros devoirs d'état, ça le cuit, il braille, on accourt. Vous ne pensez pas que nous allons laisser Bébé-Robert dans cet état pitoyable. Des précautions hygiéniques, des soins immédiats s'imposent. Bébé-Robert n'est pas de ces enfants qu'on néglige. On apporte une petite casserole d'eau tiède, on prépare un linge doux, on retourne l'homme sur le ventre...et allez donc ! Oh c'est de "l'ouvrage bien faite". Dix fois, vingt fois, le petit linge doux retourne du petit derrière barbouillé à la petite casserole tiède. A la fin, il y demeure plongé. C'est par ailleurs que la situation est absolument nette. L'eau de la casserole l'est beaucoup moins.

On l'envoie promener énergiquement sur le pas de la porte et on replace la casserole sur le feu avec une autre eau. Celle-là, c'est pour ...ma camomille !!!

J'ai refusé ma tisane hier soir. Vous me direz que, demain, le procédé sera à peu près le même. J'aurai du moins la ressource de penser qu'entre la toilette de Bébé-Robert et mon infusion, il s'est passé dans la casserole quelque cuisine intermédiaire. Tandis qu'hier, vraiment il n'y avait pas assez loin - sauf votre respect - du c... aux lèvres.